De Hearst à Grégoire’s Mills, la forêt boréale s’étend à perte de vue, longeant la route, et au-delà, laissant ça et là place à un lac ou une habitation. Mais jalousement, elle reprend vite possession de son territoire, prenant racine dans toute la vastitude du Nord Ontario.
À dévorer les kilomètres, les cyclistes ont pu en saisir de multiples facettes : la tranquillité, l’étendue, la richesse, l’éloignement, l’état sauvage – même les mouches paraissaient plus hostiles qu’ailleurs. Et au passage, ils ont pu constater que la région fourmille de Franco-Ontariens. Pourquoi – et comment – se sont-ils installés dans une région à l’apparence si inhospitalière?
« Du bleu du lac au vert de la forêt » * 1
Nous sommes dans les années 40. Le Québec, religieux et conservateur en politique autant que par ses mœurs, évolue au rythme de la ruralité. Même si l’urbanisation se confirme et s’intensifie, le gouvernement de Maurice Duplessis valorise le mode de vie rurale, plus conforme à ses valeurs traditionalistes.
L’Église, partenaire privilégié du gouvernement, partage évidemment le même avis, la ville étant vue comme le lieu de débridement par excellence, où matérialisme, individualisme et communisme sont autant de pièges tendus pour pervertir hommes et femmes.
Motivés par un tel contexte social – et surtout par les organisations, comme l’Union catholique des cultivateurs (U.C.C.), qui sont courroies des valeurs par leur endoctrinement intensif –, de nombreux citoyens prennent la voie des champs afin de trouver ailleurs au Canada une vie meilleure.
C’est ainsi que 50 familles du Lac St-Jean partent vers le Nord de l’Ontario. De 1950 à 1957, elles prendront bagages et s’installeront dans la région de Kapuskasing en de multiples communautés ayant toutes la proximité du chemin de fer comme point commun. Car il ne faut pas oublier que les chemins de fer nationaux trouvent eux aussi un avantage indéniable dans la colonisation de la région : créer des centres de consommation et de production et rentabiliser du fait même son réseau. Selon Lawrence Murray, fils d’un de ces défricheurs, « si la région est autant canadienne-française, c’est grâce à ces 50 familles qui se sont installées tout le long de la track. »
Cependant, même si le but des autorités concernées a bel et bien été accompli, les récompenses qu’ils ont fait miroiter aux francophones – des terres fertiles, prometteuses de luxuriance et d’affranchissement - se sont révélées inexistantes. Résilients, ceux-ci ont plutôt opté pour le travail en forêt et les mines. Et comme le souligne M. Murray – et les multiples enseignes commerciales le confirment –, plusieurs se sont tournés vers l’entrepreneuriat pour subsister.
Aujourd’hui, malgré les temps durs vécus par certaines communautés – les industries minières et forestières ont connu des jours meilleurs –, les descendants de ces familles continuent d’occuper la région. Tout le long de la track, ils ont à leur tour fait racines et continuent de forger le Nord de l’Ontario à leur image.
*1 : « Du bleu du lac au vert de la forêt » est le titre d’un album souvenir retraçant l’histoire des familles colonisatrices. Il est paru aux Éditions Cantinales.
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Merci pour ce petit rappel historique, c'est toujours intéressant à lire... Surtout pour l'étrangère que je suis (encore) !
RépondreSupprimerSalut Olivier,
RépondreSupprimerJuste un petit message pour dire que tes articles qui ont paru dans la Liberté de cette semaine sont superbes ! Excellent travail !